Lorsque la vie devient plus légère, une inquiétude apparaît : cela ne durera pas, vous ne le méritez pas ou quelque chose va forcément arriver pour tout détruire.
La peur d'être heureux ne signifie pas que vous refusez consciemment la joie. Une satisfaction peut réveiller la culpabilité, la crainte de perdre ou l'obligation de maintenir ce nouvel état. Le bonheur devient alors moins une expérience qu'une promesse à surveiller.
Vous obtenez une bonne nouvelle, une relation devient douce ou une période de travail se termine enfin. Au lieu de vous laisser traverser par le soulagement, vous imaginez déjà la catastrophe qui suivra. Vous cherchez le défaut caché dans ce qui arrive de bien.
Cette alarme peut protéger d'une surprise douloureuse. Si vous vous attendez immédiatement à perdre, vous aurez l'impression de ne pas être pris au dépourvu. Mais l'anticipation transforme aussi le présent en simple délai avant la punition et vous interdit de recevoir ce qui est réellement là.
Certaines personnes se sentent coupables d'aller mieux lorsque leur famille souffre, lorsqu'un proche n'a pas la même chance ou lorsqu'une ancienne version d'elles-mêmes reste dans l'échec. Être heureux ressemble alors à abandonner quelqu'un ou à trahir une fidélité invisible.
La culpabilité ne prouve pas que votre joie est injuste. Elle indique qu'une règle organise peut-être votre rapport au plaisir : ne pas dépasser, ne pas avoir plus, ne pas se détendre tant que tout le monde n'est pas sauvé. Obéir à cette règle ne répare pas nécessairement la dette qu'elle promet de solder.
La responsabilité du bonheur familial peut rendre toute joie personnelle suspecte ou égoïste.
Vous voudriez profiter seulement si vous saviez que la situation va durer. Mais aucune joie humaine ne fournit cette assurance. Demander au bonheur de promettre son propre maintien le transforme en examen : est-ce assez fort, assez stable, assez mérité ?
La satisfaction devient alors impossible à reconnaître. Dès qu'elle apparaît, elle est comparée à la perte future. Vous ne vivez plus ce qui arrive ; vous tentez de mesurer combien vous souffrirez lorsqu'il disparaîtra. Cette mesure ne protège pas de la douleur et vous fait perdre le temps présent.
Essayez de ne pas répondre à la peur par une grande promesse. Vous n'avez pas besoin de décider que tout ira bien pour profiter d'une soirée, d'une rencontre ou d'une réussite. Une expérience agréable peut être vraie sans devenir le début d'une nouvelle identité parfaite.
Lorsque la catastrophe apparaît, nommez-la comme une anticipation et revenez aux faits : qu'est-ce qui se passe aujourd'hui, et qu'est-ce que votre esprit ajoute ? Le but n'est pas de vous convaincre que rien ne sera perdu. C'est de ne pas sacrifier systématiquement le présent à une perte qui n'a pas encore eu lieu.
Quelle catastrophe imaginez-vous dès qu'une situation devient agréable ? De qui ou de quoi votre bonheur vous ferait-il vous sentir coupable ? Pouvez-vous laisser une expérience bonne être vraie sans exiger qu'elle dure toujours ?
Cette question peut aussi se déplacer vers pourquoi est-ce que je gâche les choses quand elles vont bien ?, pourquoi je me sens responsable du bonheur de ma famille ?, pourquoi rien ne me satisfait vraiment ?.